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Trois années de vie presque parisienne n'auront pas suffit à me faire mettre les pieds dans cette salle, non pas par manque d'envie mais surtout par manque d'occasions. C'est donc au coeur de Ménilmontant, ancien lieu de résistance des communards aujourd'hui fief des bobos parisiens que nous nous dirigeons avec mon acolyte de soirée à une heure déjà bien avancée.
Je profite d'une dernière gorgée sur la bouteille de 16' que l'on partage sachant consciemment que je refuserai le verre de 25cl de bière gentiment proposé au prix de 4€ par le barman de la salle.

Et comme je n'avais pas d'appareil photo sous la main, je vais tâcher de vous planter du mieux possible le décor : Après avoir descendu quelques marches et esquivé le bar nous pénétrons enfin dans l'espace concert de la Maroquinerie avec à droite, une régisseuse lumière coincée entre les deux gros stacks d'OBF, essayant tant bien que mal de garder les yeux ouverts. Sur la gauche, de l'autre côté de la fosse, Junior Cony et Shanti D sur scène ouvrent la soirée de leurs brumeuses volutes dubesques.
Ce n'est pas la première fois que je vois le duo parisien sur scène cette année et pourtant même impression d'ennui. Et bien que j'apprécie toujours la dimension bricolée, indubitablement roots, des dubs balancés par Junior Cony avec ses lecteurs DAT ou même une playstation et Shanti D triturant sa voix avec une petite mixette d'effets, leur musique semble en jachère autant artistiquement (un dernier opus The Meaning Of Life qui sent le réchauffé) que scèniquement (ils enchaînent les morceaux sans réel enthousiasme) et reste bloquée aux portes de leur dernière réussite strudio : l'album Peacemonger.

Les Brain Damage qui joueront juste après, auront donc pour mission de faire remonter la température d'une poignée de °C, la fosse se remplissant petit à petit de massives aussi impatients de prendre une bonne dose de basse qu'autant de nouveaux nés attendant le sein de leur mère.
Et comme beaucoup le savent déjà en lisant ces lignes, assister à un set live de Brain Damage c'est au minimum se prendre une grosse claque au mieux, un bon coup de parpaing dans la gueule.
L'heure avance et les sets s'enchaînant avec beaucoup de fluidité, Martin et Raph prennent rapidement possession de leurs machines/basse pour entamer un premier morceau. Le chant de Learoy Green sur Let Me Be (il me semble) introduit le set en douceur mais pour moi un doute plane encore, que nous ont ils réservé de si spécial pour ce set sound system ?
Quelques sourires complices échangés entre Raph et Guyohm d'OBF me font comprendre que les dubs planants seront de courte durée car dès les premières mesures de Spiritual World, c'est le cataclysme!
Déferlante de basse, raz de marée de skanks digitaux, pluie de beats steppers ! l'osmose semble parfaite entre les deux musiciens et le puissant sound system d'OBF et la réceptivité des massives est immédiate : les hurlements de jouissance succèdent aux agitements frénétiques de nuques et sont autant de réponses à l'hystérie de Martin sur ces machines qu'aux bondissements de Raph rivé à sa basse.
Hormis cet indéfectible sourire con qui me traverse le visage, j'ai au fond de moi ce sentiment de redécouvrir Brain Damage comme si c'était la première fois, un deuxième dépucelage en quelque sorte. Du remix d'Alpha & Omega - Show Me A Purpose, symbole de l'activisme dub passé et du label Bangarang aux récents remixes de leurs camarades High Tone (à sortir en vinyle sur la fameuse High Tone Dub Box) le duo nous délivre 10 ans de leur musique dans une refonte vitaminée au steppa, optimisée pour l'écoute en sound system.
Et le coup de parpaing, je le prends finalement de plein fouet sur Brain Booster dont la radicalité électronique dévoile avec toujours autant d'efficacité (le titre a pourtant près de 10 ans) la frontière bien mince entre le dub digital des Brain Damage et la techno. Et cette constatation n'est en rien péjorative, franchement on frise l'orgasme musical au milieu du morceau, oui juste au moment ou Raph interrompt sa ligne de basse pour libérer les beats dark et frénétiques envoyés par Martin !
La fin du set sera tout aussi remarquable, les dubs roots succédants aux digitaux avec deux inédits dont le splendide Mr Politician (à écouter par ici) chanté par Learoy Green, la réussite est totale.

Il est plus de 3h30 et la sirène d'OBF retentit du fond de la fosse ! La formule OBF, je commence à la connaître un peu et quand il s'agit d'envoyer du dub massif, elle est toujours opérationnelle et ce malgré les nombreuses heures de route et de montage de boxes accumulés par le crew pour achever cette tournée de 4 dates.
Guyohm est donc comme à son habitude à la control tower et Rico effectue la sélection. Et celle-ci sera sans concessions pendant l'heure et demi restante, évoluant rapidement du steppa à des sonorités plus hardcore. Pour donner un ordre d'idée, le morceau le plus roots devait être un King Earthquake & Izyah Davis (>> ici pour l'aperçu sonore) et les percées les plus violentes flirtaient souvent avec la techno (les dubplates maison, les steppers digitaux d'I-Tist et Dub Machinist). En définitive, j'aime beaucoup OBF pour au moins une bonne raison, c'est leur capacité à transformer leur sound system en formidable outil de résistance culturel, en témoigne ce Politician de Stand High chanté par Pupajim qu'a envoyé Rico au milieu de la session.

En conclusion je dirai qu'on ne ressort jamais indemne d'un live de Brain Damage, expérience dub ultime située quelque part entre le défouloir collectif et l'introspection, tellement addictive que sitôt terminée la seule envie est de la renouveler, inlassablement...
Pour nos Pink Floyd du dub favoris, cette mini tournée marque leur retour magistral au dub originel, celui qui les a mené sur scène, car le sound system leur sied tellement bien que je me demande encore pourquoi ils n'ont pas tenté l'expérience plus souvent.
Quand au principe de la soirée en lui même, je trouve très appréciable d'alterner sets dub en live et sessions sound system. A l'heure où le conformisme musical est aux portes de notre scène préférée, assister à la réunion des deux pendants majeurs du dub hexagonal - le live et le sound system - au sein d'une même unité scénique révèle un potentiel encore peu exploité jusque là et ouvre je l'éspère, à plein de nouvelles vibrations. Let it dub !!!